
Il y a des nuits où l’on sait d’emblée que rien ne viendra troubler le silence. Cette nuit-là, quelque part en Brabant Wallon, vers 2013, était de celles-là. Garde de 24 heures, équipe rodée, premier départ déjà dans les pattes — une de ces interventions banales qui s’oublient avant même d’arriver à la caserne. On s’était posés, mon collègue Thomas et moi, avec cette fatigue douce des gens qui ont appris à dormir vite et sans états d’âme.
Minuit passé de quelques minutes. La sirène.
Ce son-là, on ne s’y habitue jamais vraiment. On croit s’y habituer, mais le corps, lui, ne ment pas — un sursaut, les yeux ouverts dans le noir, et déjà les jambes en mouvement avant même que le cerveau ait fini de lire la situation. Deux minutes. C’est le temps qu’on a pour être habillés, équipés, dans le véhicule, moteur tournant. Deux minutes, c’est court et c’est long à la fois quand on le fait des centaines de fois.
Dans l’ambulance, le message tombe sur l’écran. Plaie à la main. Pas de risque vital engagé. Thomas et moi échangeons un regard bref, celui qu’on n’a plus besoin de commenter après des années de terrain. On roule vite, mais sans folie — parce que le code nous y autorise, pas parce que la situation l’exige. La nuit est vide, les rues aussi. On arrive.
Je descends, je frappe.
La porte s’ouvre sur une femme d’une quarantaine d’années, robe de chambre, cheveux défaits, l’air de quelqu’un qui attendait. Pas paniquée. Pas en larmes. Plutôt… soulagée de nous voir, comme si notre présence à elle seule suffisait à régler le problème. Un chat file entre ses jambes et disparaît dans le couloir sombre.
— C’est vous qui avez appelé le 112 ?
— Oui, c’est moi. Regardez.
Elle me tend la main, paume vers le haut, avec la solennité de quelqu’un qui présente une blessure de guerre. Je me penche. Trois centimètres de griffure, à peine rosée, deux gouttes de sang séché. Le chat, vraisemblablement. Je prends une grande inspiration.
On fait notre travail. On nettoie, on désinfecte, on pose un petit pansement. On lui conseille de consulter son médecin le lendemain si ça venait à s’infecter — ce qui, soyons honnêtes, avait autant de chances d’arriver que de la neige en juillet. Pendant tout ce temps, elle nous regarde faire avec cet air serein, presque satisfait. Comme si c’était parfaitement normal. Comme si c’était exactement pour ça qu’on existait.
— Vous savez, lui dis-je doucement en rangeant le matériel, pour ce type de petite blessure, votre pharmacien ou un médecin de garde aurait très bien pu vous aider.
Elle m’a regardé avec des yeux ronds, sincèrement étonnée.
— Mais j’avais besoin d’aide.
Et voilà. Pas d’ironie dans sa voix. Pas de gêne non plus. Juste cette conviction tranquille, absolument imperméable à toute remise en question.
On est repartis. Dans l’habitacle, Thomas et moi n’avons pas beaucoup parlé. Il y avait cette fatigue particulière — pas physique, plutôt celle qu’on ressent quand on voudrait être en colère et qu’on n’y arrive pas vraiment. Parce qu’au fond, on comprend. Les gens qui appellent le 112 pour une griffure de chat ne le font pas par malice. Ils le font parce qu’ils sont seuls, parce qu’ils ont peur, parce que personne ne leur a jamais expliqué que derrière ce numéro il y a une chaîne entière de gens arrachés à leur sommeil, des véhicules mobilisés, et surtout — surtout — une ambulance en moins disponible pour celui qui, quelque part dans la même ville, fait un arrêt cardiaque à cet instant précis.
C’est ça, la vraie question qu’on ne pose jamais assez : pendant qu’on désinfecte une griffure de chat, qui répond à l’autre appel ?
Le 112 est un numéro d’urgence vitale. Pour tout le reste — une coupure légère, une fièvre modérée, une inquiétude de la nuit — il existe des médecins de garde, des pharmaciens, des lignes d’information médicale. En Belgique, le 1733 est là exactement pour ça : orienter, rassurer, conseiller, sans mobiliser une équipe de secours.
Cette dame avait besoin d’aide, c’est vrai. Tout le monde en a besoin, un jour ou l’autre. Mais l’aide, ce soir-là, aurait pu prendre la forme d’un coup de téléphone à son médecin. Pas d’une ambulance dans la nuit.
Son chat, lui, n’avait probablement aucun regret.
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Je travaille comme infirmière et une collègue a partagé cet article. Même si le français n’est pas ma langue maternelle, le récit est tellement vivant qu’il passe toutes les barrières. Ce genre de témoignage rappelle pourquoi on fait ce métier — et pourquoi la formation continue a du sens.
Bonjour Annelies,
Merci pour votre intérêt ! Pour vous donner une réponse précise sur les tarifs et les dates disponibles, le mieux est de nous écrire directement à info@pulsion.site — les tarifs varient selon le format (individuel, groupe, entreprise) et les sessions sont régulièrement mises à jour.
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Bonne journée,
Pulsion Formation
Je travaille aux urgences depuis 12 ans et je reconnais dans ce récit des situations vécues presque mot pour mot. Ce que vous décrivez sur la lassitude et le sens du devoir qui cohabitent… c’est juste. Une question : est-ce que Pulsion propose des formations adaptées aux équipes qui travaillent déjà en milieu médical, avec un contenu plus avancé ?
Bonjour Jean-Michel,
Ravi(e) que l’article « La griffure de minuit » vous ait été utile. Ces sujets méritent d’être discutés plus largement — c’est pour ça qu’on continue à les développer. Si vous avez envie de compléter la lecture par une vraie mise en pratique, nos formations sont là pour ça.
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Bonne continuation,
Pulsion Formation
J’ai lu cet article d’une traite, vraiment bouleversée. Je n’avais jamais réfléchi à ce que c’est de passer une garde de 24h et de devoir rester lucide pour chaque intervention. Le passage sur la sirène à minuit… ça donne envie de s’inscrire à une formation pour ne pas être un poids de plus en cas d’urgence. Merci pour ce témoignage sincère.
Bonjour Marie-Claude,
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